Notes blanches
Les cordes du piano résonnèrent longuement luttant vainement contre un silence
retombant en poussière. Il se leva, passa devant la jeune femme immobile dans son fauteuil. Il ouvrit
brusquement les deux battants de la porte fenêtre et l’air glacé lui sauta au visage. Il plissa les
yeux malgré lui. L’immensité neigeuse s’étendait à perte de vue sans repos pour le regard dans une fulgurance de lumière bleutée. Pas une aspérité.
Veronica laissa tomber le livre sur le tapis persan défraichi et leva vers lui
son beau visage au regard vide. Alexandre semblait regarder fuir les derniers échos du concerto comme regarde fuir une meute de chiens fantômes lâchés dans la steppe. Le soleil était au plus haut et la nature ruisselait de toute part, des gouttes pressées tombaient des gouttières clapotant sur les pavés. Les arbres
tressaillaient lorsque les bourrelets de neige libéraient les branches. La charpente craquait palpitante.
« Assez gémit la jeune aveugle, assez de ce tintamarre. » Sans dire un
mot le frère referma la fenêtre et vint s’agenouiller auprès de sa sœur. Il ramassa le livre en braille. Des poèmes d’Essenine. Veux-tu que nous
prenions l’air ? Nous pourrions aller jusqu’à la route de Kiev ?… Et pourquoi n’irions nous pas boire un thé Doutchka à Pinsk ? Elle frissonna et se serra contre lui. Allons-y
maintenant murmura t elle en retour au retour je jouerai moi aussi….comme il se doit….
Le concerto de Scriabine pouvait
la rendre malade à vomir. Parfois elle se jetait sur le pianiste et le martelait de coups de poings jusqu’à ce qu’il cesse de jouer. Parfois elle pleurait silencieusement. L’agate de ses yeux
gris noyé comme le ciel d’automne. Pourtant Alexandre ne jouait qu’à sa demande. Il redoutait d’avoir à le faire, comme on redoute de dispenser certains remèdes aux effets si violents. Elle se
leva et se laissa guider hors de la pièce. La musique avait eu raison de son apathie. Un quart d’heure plus tard ils avançaient d’un pas assuré tournant le dos à la trop vaste
demeure.
Dans son enfance Alexandre préférait jouer les pièces du clavier bien tempéré.
Bach génie bienveillant, exigeant intelligence et virtuosité, apportait toujours beaucoup de bonheur au jeune musicien.
En regard, Scriabine prenait sans cesse, donnait rarement, exigeait une totale soumission.
Autrefois les murs de la maison n’avaient résonné qu’aux échos de Beethoven,
Schumann ou Mendelssohn. Dès l’âge de 4 ans la mère avait assis l’enfant au piano et il s’était mis à
jouer avec une justesse et une autorité effrayante. Mais la douceur de la mère domptait cette nature violente et l’enfant jouait de manière si harmonieuse et si humaine que tous trouvaient
réconfort à l’écouté.
A la naissance de Veronica il venait d’avoir 5 ans. Sa mère ne pouvait plus consacrer assez de temps aux leçons de piano. Elle l’avait confié au maitre de chapelle Albermeyer.
Alexandre se souvenait en frissonnant de la haute silhouette d’Albermeyer dont
l’ombre portée dansait sur la tapisserie cramoisie déjà fanée depuis des lustres, tandis qu’il gesticulait en hurlant. L’homme sentait fort et sa chevelure en désordre retombait sur un
habit râpé tout droit venu du siècle précédant. Son enseignement était sévère, sans réplique, parfois extravagant, sinon incohérent. Il exigeait,
n’expliquait jamais. Alexandre ne se plaignait jamais. Sa mère plaçait tant d’espoir en lui. La renommée du maitre servirait la gloire future de
l’élève.
Et l’élève était né virtuose. Le
maitre savait flatter l’orgueil du petit garçon. L’enfant devait remporter des victoires sur lui-même, contre les œuvres, dompter l’instrument. C’est
alors que les sonates de Scriabine avaient investi les lieux. Albermeyer était un disciple de Scriabine. Un admirateur sans
concession.
Peu à peu, note à note. Peu de
pianistes amateurs parvenaient à jouer ces œuvres torturées et pourtant Alexandre réussit en quelques semaines à donner une version très personnelle
de la sonate N°9. Veronica qui avait à peine deux ans échappait souvent à l’attention de sa bonne et venait s’asseoir dans un grand fauteuil auprès du piano, fascinée par cette musique
terrible.
. Le maitre ne félicitait jamais l’élève. Il se contentait de pousser une sorte de rugissement triomphal
lorsque l’enfant parvenait à s’affranchir d’une difficulté de l’œuvre. La petite Veronica guettait le
moment ou son cher frère terminerait sa leçon. Après le départ d’Albermeyer, elle venait s’asseoir sur ses genoux. « Joue les notes noires
Alexandre, moi je joue les notes blanches, que les notes blanches, elles ne font pas peur. » Alexandre se prêtait au jeu, sa sœur était douée, aussi douée que lui, elle apprenait vite très vite. A quatre mains ils parvenaient à jouer les premières mesures de la sonate N°9.
. Alexandre avait atteint un niveau suffisant pour pouvoir se produire en concert. Un peu avant ses 9 ans, il
occupa la seconde partie d’un concert seul sur scène au théâtre de la grande ville voisine. Il conclut le récital en jouant la Sonate n°9 de Scriabine. Une ombre sembla envelopper l’assistance
tandis que l’éprouvante musique de la « messe noire » montait toute tendue de cordes menaçantes vers les hauteurs. Le lendemain dans la gazette locale, un critique s’étonna que l’on
fasse jouer de telles œuvres à un si jeune garçon. Mais il salua tout de même le génie de l’enfant.
Après ce concert le maitre poursuivit son enseignement en redoublant
d’exigence. Désormais il ne tolérait plus la moindre négligence la moindre imprécision. Veronica n’avait plus le droit de venir écouter son frère. D’ailleurs devenu nerveux il ne supportait plus
la présence de sa petite sœur. Il était devenu irascible et pour la première fois il ne progressait plus. Il se renfermait maudissant le monde. Il semblait qu’une ombre avait envahi la maison.
Plus personne ne riait. On parlait en chuchotant. Veronica ressentait plus vivement que tous ces changements dans la personnalité de son frère. La petite fille tomba malade. Elle se bouchait les
oreilles lorsque le musique maudite faisait trembler les murs. Les cris d’Albermeyer devenaient insupportables. Pourtant personne à commencer par la mère ne voulait voir ce qui était en train de
se produire. La folie suintait de toute part.
Après un après midi particulièrement éprouvant pour les nerfs, toute la
famille se tenait dans le salon autour de l âtre. Albermeyer venait de quitter la maison. Un silence gigantesque revenait de toute part plus menaçant encore que le sabbat du piano fou. Seule
Veronica devait dormir au fond de son petit lit. Alexandre la mine morose le visage penché vers l’âtre restait impassible. Soudain des notes claires et espacées retentirent en provenance du salon
de musique. Après quelques hésitations une phrase musicale reprise deux ou trois fois s’affirma et monta radieuse comme un soleil après la pluie.
Tous se levèrent et se dirigèrent vers la source de cette musique
bienfaisante. La porte était restée entrouverte. Une musique inconnue de tous mais belle comme un printemps au bord de la rivière coulait sans hésitation… C’est la mère qui aperçu la première la
petite Veronica toute vêtue de blanc assise sur le tabouret rehaussé de deux coussins. Elle jouait sans partition. Elle levait les yeux au ciel. La musique diffusait une clarté presque
aveuglante. Personne ne parvenait à identifier cette sonate. Personne jamais ne l’avait entendue. S’approchant Alexandre s’aperçu que de grosses larmes coulaient sur
les joues de sa sœur. Elle demeurait les yeux levés au ciel, grands ouverts et jouait avec tant de grâce et de douceur que tous se mirent aussi à pleurer autour d’elle. Pourtant ses yeux
semblaient morts à présent. L’obscurité qui trop longtemps avait régné dans les cœurs et les esprits avaient eu raison d’eux. Alexandre l’enserra doucement et la pressa contre son cœur. Une
clarté surréelle baignait la pièce. Il semblait qu’Albermeyer se retirait devant l’arrivée d’un jour éclatant après une nuit de
tempête.
Veronica jouait la sonate N°10 de Scriabine : Les
abeilles fredonnaient baisers du soleil, les brindilles ployaient sous le poids des scarabées, les poissons mouchaient à la surface de l’étang. Un garçon et une fille marchaient pieds nus dans
l’herbe…Comment deux œuvres aussi opposées avaient elles pu naitre dans l’esprit du même homme ?
Personne ne se posa la question ce soir là… Mais il est
certain que les deux sonates étaient jumelles. Le malheur porté par l’une recevait la rédemption de l’autre. Dieu, pour prouver que cela n’était pas de vain fantasmes avait aveuglé l’innocente et
privé l’orgueilleux colérique dont le génie fut à jamais muselé.
Plus tard eà la mort des parents le frère et la
sœur vêcurent seuls. Leurs destins étaient liés aucun ne se maria. Lorsque je passais devant la trop vaste demeure je m’arrêtais souvent pour écouter les deux sonates jouées tour
à tour.