Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /Déc /2008 16:16

 

Notes blanches

 

Les cordes du piano résonnèrent longuement luttant vainement contre un silence retombant en  poussière. Il se leva, passa devant la jeune femme immobile dans son  fauteuil. Il ouvrit   brusquement les deux battants de la porte fenêtre et l’air glacé lui sauta au visage. Il plissa les yeux malgré lui. L’immensité neigeuse s’étendait à perte de vue sans repos pour le regard dans une fulgurance de lumière bleutée. Pas une aspérité.

 

Veronica laissa tomber le livre sur le tapis persan défraichi et leva vers lui son beau visage au regard vide. Alexandre semblait regarder fuir les derniers échos du concerto comme regarde fuir une meute de chiens fantômes lâchés dans la steppe.  Le soleil était au plus haut et la nature ruisselait de toute part, des gouttes pressées tombaient des gouttières clapotant sur les pavés. Les arbres tressaillaient lorsque les bourrelets de neige libéraient les branches. La charpente craquait palpitante.

 

« Assez gémit la jeune aveugle, assez de ce tintamarre. » Sans dire un mot le frère referma la fenêtre et vint s’agenouiller auprès de sa sœur. Il ramassa le livre en braille. Des poèmes d’Essenine.  Veux-tu que nous prenions l’air ? Nous pourrions aller jusqu’à la route de Kiev ?… Et pourquoi n’irions nous pas boire un thé Doutchka à Pinsk ? Elle frissonna et se serra contre lui. Allons-y maintenant murmura t elle en retour au retour je jouerai moi aussi….comme il se doit….

 

 Le concerto de Scriabine pouvait la rendre malade à vomir. Parfois elle se jetait sur le pianiste et le martelait de coups de poings jusqu’à ce qu’il cesse de jouer. Parfois elle pleurait silencieusement. L’agate de ses yeux gris noyé comme le ciel d’automne. Pourtant Alexandre ne jouait qu’à sa demande. Il redoutait d’avoir à le faire, comme on redoute de dispenser certains remèdes aux effets si violents. Elle se leva et se laissa guider hors de la pièce. La musique avait eu raison de son apathie. Un quart d’heure plus tard ils avançaient d’un pas assuré tournant le dos à la trop vaste demeure.

 

 

Dans son enfance Alexandre préférait jouer les pièces du clavier bien tempéré. Bach génie bienveillant, exigeant intelligence et virtuosité, apportait toujours beaucoup de bonheur au jeune musicien.

 

En regard, Scriabine prenait sans cesse, donnait rarement,  exigeait une totale soumission.

 

Autrefois les murs de la maison n’avaient résonné qu’aux échos de Beethoven, Schumann ou Mendelssohn. Dès l’âge de 4 ans la mère avait assis l’enfant au  piano et il  s’était mis à jouer avec une justesse et une autorité effrayante. Mais la douceur de la mère domptait cette nature violente et l’enfant jouait de manière si harmonieuse et si humaine que tous trouvaient réconfort à l’écouté.

 

A la naissance de Veronica il venait d’avoir 5 ans.  Sa mère ne pouvait plus consacrer assez de temps aux leçons de piano. Elle l’avait confié au maitre de chapelle Albermeyer.

 

Alexandre se souvenait en frissonnant de la haute silhouette d’Albermeyer dont l’ombre portée dansait sur la tapisserie cramoisie déjà fanée depuis des lustres, tandis qu’il gesticulait en hurlant. L’homme sentait fort et sa chevelure en désordre retombait sur un  habit râpé tout droit venu du siècle précédant. Son enseignement était sévère, sans réplique, parfois extravagant, sinon incohérent. Il exigeait, n’expliquait jamais. Alexandre ne se plaignait jamais. Sa mère plaçait tant d’espoir en lui. La renommée du maitre servirait  la gloire future de l’élève.

 

Et l’élève était né virtuose.  Le maitre savait  flatter l’orgueil du petit garçon. L’enfant devait remporter des victoires sur lui-même, contre les œuvres, dompter l’instrument. C’est alors que les sonates de Scriabine avaient investi les lieux.  Albermeyer était un disciple de Scriabine. Un admirateur sans concession.

 

 Peu à peu, note à note. Peu de pianistes amateurs parvenaient à jouer ces œuvres torturées et pourtant Alexandre réussit en quelques semaines  à donner une version très personnelle de la sonate N°9. Veronica qui avait à peine deux ans échappait souvent à l’attention de sa bonne et venait s’asseoir dans un grand fauteuil auprès du piano, fascinée par cette musique terrible.

 

. Le maitre ne félicitait jamais l’élève. Il se contentait de pousser une sorte de rugissement triomphal lorsque l’enfant  parvenait  à s’affranchir d’une difficulté de l’œuvre. La petite Veronica guettait le moment ou son cher frère terminerait sa leçon. Après le départ d’Albermeyer,  elle venait s’asseoir sur ses genoux. « Joue les notes noires Alexandre, moi je joue les notes blanches, que les notes blanches, elles ne font pas peur. » Alexandre se prêtait au jeu, sa sœur était douée, aussi douée que lui,  elle apprenait vite très vite. A quatre mains ils parvenaient à jouer les premières mesures de la sonate N°9.

 

 

. Alexandre avait atteint un niveau suffisant pour pouvoir se produire en concert. Un peu avant ses 9 ans, il occupa la seconde partie d’un concert seul sur scène au théâtre de la grande ville voisine. Il conclut le récital en jouant la Sonate n°9 de Scriabine. Une ombre sembla envelopper l’assistance tandis que l’éprouvante musique de la « messe noire » montait toute tendue de cordes menaçantes vers les hauteurs. Le lendemain dans la gazette locale, un critique s’étonna que l’on fasse jouer de telles œuvres à un si jeune garçon. Mais il salua tout de même le génie de l’enfant.

 

Après ce concert le maitre poursuivit son enseignement en redoublant d’exigence. Désormais il ne tolérait plus la moindre négligence la moindre imprécision. Veronica n’avait plus le droit de venir écouter son frère. D’ailleurs devenu nerveux il ne supportait plus la présence de sa petite sœur. Il était devenu irascible et pour la première fois il ne progressait plus. Il se renfermait maudissant le monde. Il semblait qu’une ombre avait envahi la maison. Plus personne ne riait. On parlait en chuchotant. Veronica ressentait plus vivement que tous ces changements dans la personnalité de son frère. La petite fille tomba malade. Elle se bouchait les oreilles lorsque le musique maudite faisait trembler les murs. Les cris d’Albermeyer devenaient insupportables. Pourtant personne à commencer par la mère ne voulait voir ce qui était en train de se produire. La folie suintait de toute part.

 

Après un après midi particulièrement éprouvant pour les nerfs, toute la famille se tenait dans le salon autour de l âtre. Albermeyer venait de quitter la maison. Un silence gigantesque revenait de toute part plus menaçant encore que le sabbat du piano fou. Seule Veronica devait dormir au fond de son petit lit. Alexandre la mine morose le visage penché vers l’âtre restait impassible. Soudain des notes claires et espacées retentirent en provenance du salon de musique. Après quelques hésitations une phrase musicale reprise deux ou trois fois s’affirma et monta radieuse comme un soleil après la pluie.

Tous se levèrent et se dirigèrent vers la source de cette musique bienfaisante. La porte était restée entrouverte. Une musique inconnue de tous mais belle comme un printemps au bord de la rivière coulait sans hésitation… C’est la mère qui aperçu la première la petite Veronica toute vêtue de blanc assise sur le tabouret rehaussé de deux coussins. Elle jouait sans partition. Elle levait les yeux au ciel. La musique diffusait une clarté presque aveuglante. Personne ne parvenait à identifier cette sonate. Personne jamais ne l’avait entendue. S’approchant Alexandre s’aperçu que de grosses larmes coulaient sur les joues de sa sœur. Elle demeurait les yeux levés au ciel, grands ouverts et jouait avec tant de grâce et de douceur que tous se mirent aussi à pleurer autour d’elle. Pourtant ses yeux semblaient morts à présent. L’obscurité qui trop longtemps avait régné dans les cœurs et les esprits avaient eu raison d’eux. Alexandre l’enserra doucement et la pressa contre son cœur. Une clarté surréelle baignait la pièce. Il semblait qu’Albermeyer se retirait devant l’arrivée d’un jour éclatant  après une nuit de tempête.

Veronica jouait la sonate N°10 de Scriabine : Les abeilles fredonnaient baisers du soleil, les brindilles ployaient sous le poids des scarabées, les poissons mouchaient à la surface de l’étang. Un garçon et une fille marchaient pieds nus dans l’herbe…Comment deux œuvres aussi opposées avaient elles pu naitre dans l’esprit du même homme ?

Personne ne se posa la question ce soir là… Mais il est certain que les deux sonates étaient jumelles. Le malheur porté par l’une recevait la rédemption de l’autre. Dieu, pour prouver que cela n’était pas de vain fantasmes avait aveuglé l’innocente et privé l’orgueilleux colérique dont le génie fut à jamais muselé.

Plus tard eà la mort des parents le frère et la sœur vêcurent  seuls. Leurs destins étaient liés aucun ne se maria. Lorsque je passais devant la trop vaste demeure je m’arrêtais souvent pour écouter les deux sonates jouées tour à tour.

Par Xavier - Publié dans : récits
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Commentaires

Je reste sans voix...
Commentaire n°1 posté par Ryoko le 30/12/2008 à 00h10
Xavier, n'étant pas musicienne, je ne m'autorise pas à commenter, mais votre texte m'a émue... eva.
Commentaire n°2 posté par eva baila le 01/01/2009 à 17h28
très joli texte ! J'en profite pour te souhaiter une belle année 2009 sans page blanche avec mille couleurs autour de tes mots que j'espère tu continueras à nous faire partager...je t'embrasse
Commentaire n°3 posté par Rénica le 04/01/2009 à 17h25
Bonjour Xavier, C'est avec grand plaisir que je t'ouvre les portes de ma communauté "L'écriture dans tous ses états". J'espère que tu y trouveras un lieu de partage, de libre expression et de large diffusion de tes écrits. Bonne année 2009! Amicalement, Alaligne
Commentaire n°4 posté par alaligne le 07/01/2009 à 13h04
Tout est en place, les mots, les sons et les émotions ! Jenny
Commentaire n°5 posté par Jenny sur Mars le 12/01/2009 à 20h35
Plein d'érudition et formidablement bien écrit. Je vais revenir, ça oui
Commentaire n°6 posté par arthur kamp le 15/01/2009 à 13h47
Bonsoir Xavier, désolée je ne peux pas te repondre autrement...reviens vite ! bizzz
Commentaire n°7 posté par Rénica le 18/01/2009 à 18h21
toc toc toc...y'a quelqu'un ????
Commentaire n°8 posté par Rénica le 05/02/2009 à 10h26
Sublissimo !
Commentaire n°9 posté par SAM le 20/02/2009 à 19h28
merci de ton passage ici Myriam
Réponse de Xavier le 07/03/2009 à 13h59

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