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Photo Oaksun : rouille d'or
La mer est souvent mauvaise. Plus souvent qu’on ne le croit quand on reste à terre toute sa vie. Je l’ai prise tardivement la mer. Tard dans la vie. Il est des lieux qu’il vaut mieux éviter… Mais
comme Ulysse, l’homme est souvent victime des visées divines. Il est difficile de s’y opposer. J’étais né pourtant loin des côtes. Quelque part vers Tain l’Hermitage. C’est un pays orienté au
midi, tempéré. Le climat y est propice au travail de la vigne. Je suis né dans ce milieu là, le milieu des vignerons. Ma famille est innombrable. Elle a beaucoup essaimé. Mes cousines
partent à présentpour l’étranger. On en rencontre dans tous les pays. La grande mode est de se faire une renommée au Japon. Moi je n’ai pas eu cette chance. Apprenti toute jeune, je fus vite mise
au travail et passai mon adolescence dans un chai. Lorsqu’il fut avéré que j’en étais capable ou me chargea d’une mission. Tout d’abord on me fit l’honneur de m’habiller de neuf. Jusque là
j’avais la livrée verte des tâcherons. Puis je passai du chai au magasin ou l’on me confia la marchandise que j’aurais à acheminer. On me plaça sous la responsabilité d’un représentant de
commerce, un vétéran au nez vérolé, qui sans beaucoup d’explication me charroya à travers toute la France. Tout le temps que dura le voyage, je restai allongée. Il fallait que je sois reposée et
à la hauteur une fois parvenue à destination. De la France je n’ai donc rien vu, rien du tout. L’homme conduisit durant des heures sans pratiquement s’arrêter. J’étais très mal installée mais je
faisais contre mauvaise fortune bon cœur. Je crois que je devais avoir un air peu engageant. Une fois arrivée à destination, (je ne savais laquelle, mais je sentais que j’avais atteint un but et
en même temps franchi une étape de ma vie) je fus brinquebalée par des rues pavées. Le représentant faisait son métier. Il m’exhibait pour que je mette en valeur le produit que j’étais chargée de
vanter. Le premier jour nous visitâmes un grand restaurant, une pizzeria, un snack, puis d’autres établissements. Très vite je perdis le fil. Le représentant que la tempérance avait
brusquement abandonné au sortir de l’autoroute, se mit à prolonger nos visites. Il se laissait accueillir chaleureusement par nos différents hôtes et ne refusait jamais le petit dernier pour
la route… Si bien qu’arrivé à la nuit je tanguais fort tout autant que lui à vrai dire et bien à mon cros défendant, cependant que ma précieuse cargaison ne cessait de décroitre au fil
des visites…Je ne sais ni comment ni pourquoi il décida de visiter le dernier de nos clients à la nuit tombée. Je me souviens être sortie de la voiture. La nuit de novembre tombait. Un vent
terrible chargé d’une odeur forte d’iode et de poisson pourri balayait les quais. La mer !!! Pour la première fois de ma vie je sentais sa présence sans la voir. Le dieu qui préside à ma destinée
m’a comblé de bien des qualités mais a oublié de me doter du sens de la vue….Pourtant je porte l'oracle !!! Car sans moi Bacchus se saurait rien, ne serait
rien. L’homme poussa la porte d’un estaminet qu’il semblait mieux connaître que sa propre maison. Il fut accueilli par des exclamations enthousiastes…Il me posa sur une table et m’abandonna
pour ainsi dire à portée des mains noueuses de deux marins qui se trouvaient là, silencieux.
Le représentant debout au comptoir faisait face au gros temps. Il éclusait comme un marinier, jurait comme un loup de mer et au total buvait à la santé de toutes les marines du monde. Soudain il
roula à terre et il fallut deux hommes pour soulever son immense carcasse et le jeter dehors sans plus de manière sous les huées de la versatile assemblée. J’étais terrorisée. Mais je n’eu pas le
temps de pleurer sur son sort ni sur le mien. Je fus soulevée et délestée du reste de ma cargaison. Les deux marins burent à la santé du représentant en portant des toasts d’une voix effrayante.
Quand il fut avéré que je n’offrais plus rien d’intéressant, un des marins me poussa du coude à l’écart.
A la table voisine le fils du patron faisait sagement ses devoirs dans ce tumulte dantesque. Il semblait indifférent à la tornade ambiante. Quand il me vit glisser sous son nez il me
considéra un instant, songeur, puis se remit à écrire.
Au bout de quelques minutes il releva la tête. Il arracha soigneusement la page du cahier sur laquelle il avait soigneusement écrit, la roula comme un fin cigare, puis me la confia comme en
secret. Quand il eut fini, je le suivis, nous sortîmes par l’arrière du bistrot. Il se préoccupa de me bien couvrir et me parla comme jamais personne ne l’avait fait avant lui. Tu ne vas pas
finir ici, non tu vas voyager je te le promets !!! Tu verras du monde et du beau… Quand je serai grand je ferai comme toi. Je ne peux plus tenir dans cette gargote. Celui ou celle qui te
trouveras m’écriras peut-être de l’autre bout du monde et je partirai le rejoindre. Je pris donc la mer ce soir là. L’eau était froide et les vagues impitoyables. Plus d’une fois je faillis me
rompre contre les blocs de la jetée mais la marée descendante vint à mon secours et je gagnai finalement le large, agitée comme un bouchon de canne à pêche. Depuis j’ai oublié de compter le
temps. J’ai fait sans doute le tour du monde. Et voilà que je suis entre tes mains, sauveur inconnu. Délivre-moi de ce message !!! Il y a longtemps que je ne suis plus rien. Comme le capitaine
Nemo. J’ai perdu mon précieux contenu. Ma livrée s’est laissé glisser au fil de l’eau au bout de quelques heures passées dans la rude caresse des vagues. Je n’existe plus. Seul le bouchon de
liège encapuchonné de cire a préservé le message que je suis chargée de te remettre cher lecteur. Je t’en prie exécute mes dernières volontés. Réponds à l’enfant qui est en toi comme il le désire
ardemment et délivre-moi du mal…de mer. J’ai porté l’ivresse de Bacchus J’ai porté l’espoir d’un enfant Je suis une humble chopine. Mais je contiens toutes les histoires de la mer des histoires.
Garde-moi près de toi comme on garde le sable des rêves…
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